Plage terre de sienne, angle décadent. C’était un de mes coins préférés du grand Mille-feuilles, mais pas mon domicile. Chacun ses petites habitudes ; pour ma part, quand je me réveille au milieu de nulle part avec des signes évidents que mon dernier boulot a foiré, j’assume que les saloperies savent où je dors, je fais le deuil de mes biens et je pars me planquer.
Trois de mes connaissances vivaient au numéro lama : Omi, Zû et Bhdra. Selon l’état-civil, seule Bhdra existait, les deux autres étant considérées comme le fruit d’une neuroatypie au mieux et d’une affabulation au pire. Dur à croire que dans un monde aussi chaotique que le nôtre on trace la limite du raisonnable aux personnalités multiples. On me disait que j’étais stupide de « jouer son jeu », mais je savais ce que je voyais : ce n’était pas la même.
Omi et moi partagions le métier de l’enquête ; Zû me tenait ses discours antisystèmes de cette voix morte qui cachait le plaisir qu’elle avait à ce que je la laisse parler ; Bhdra ne servait à rien.
Vraiment. J’avais déjà essayé. Au mieux, elle me hurlait à pleins poumons de lui fiche la paix et de sortir de sa vie, au pire elle détruisait mes affaires ce faisant. Fleur de femme.
Bonne pioche : ce fut Omi qui m’ouvrit le sas de leur abri. Sans perdre de temps à la saluer, je lui réclamai un bandeau pour retenir mes cheveux. Efficace comme je l’aimais, elle me dégotta ça. Tolérer un organisme parasite, d’accord, mais gâcher mon style en affichant un bloc de gelée transparente derrière l’oreille, plutôt la Verte.
__ Quel soutien. __
D’ailleurs, la politesse exigeait que j’avertisse mon hôtesse de son existence.
— Tu vas bien ? J’ai pas grand-chose de neuf à raconter. Ah si, je porte un mouchard, je ne sais pas qui me l’a posé. Tu ne sais pas ce que j’ai fait ces dernières cent soixante-huit heures ?
Omi joignit ses mains sous son nez, les sourcils froncés.
— Je vais bien. Tu mens mal. Fais voir ça. Si ça te tracasse tant, remonte le temps et prends-toi en filature, j’étais pas en contrôle les trois derniers nycthémères.
Je m’assis sur un de ses sièges couverts de murmel brun. La méduse ne nous laissait pas la décrocher en entier, mais elle ne se défendait pas quand on la taquinait au bistouri jusqu’à recueillir quelques cellules sur une lamelle de microscope, alors nous ne nous en sommes pas privé.
__ Je vous tuerai, tous les deux. De vos mains. Je le jure. __
Menaces en l’air. Mignonnes, mais en l’air tout de même.
Des trois filles c’était Bhdra la biotechnicienne, mais je suppose qu’une enquêtrice ne peut pas conserver une station d’analyse à son domicile sans apprendre à s’en servir. Le peu que je savais moi-même des instruments de la biotechnologie s’était évanoui de ma mémoire dès ma fuite du centre de formation des biotechniciens. Je ne pouvais donc qu’observer sans comprendre les simagrées d’Omi sur sa machine de plastique, de verre et de pseudo-ossements.
— Alors, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que ce n’est pas un mouchard, plutôt un antivol. Il n’a rien à sa disposition pour transmettre des informations sur toi à ses maîtres, par contre il balance du neurotransmetteur précis qui explique ton amnésie partielle.
— Tu dis « il » ? Je lui trouve un côté féminin.
— Ah ? La mauvaise, c’est que c’est une symbiote.
Tout mon passif biotech n’ayant pas été noyé dans l’oubli malgré mes efforts, je connais encore le sens de certains mots. Parce que c’était difficile à avaler, je me fis préciser :
— Comme dans « j’agonise de choc systémique si je parviens à l’arracher » ?
Ma collègue opina. J’acceptai la réalité.
— D’accord. D’autres informations sur la bête ?
Mon instinct ne m’avait pas trompé : elle était bien basée sur une méduse. L’absence de marque déposée suggérait que les gens qui me l’avaient flanquée ne se l’étaient pas procurée sur le marché mais l’avaient dégottée dans un de ces coins à mutants qui existent ici et là dans les zones inhabitées du Mille-feuilles.
Le plus surprenant, c’est que ni Omi ni moi n’ayons entendu parler de méduses télépathes avant : ces petites choses se révélaient pourtant pratiques, efficaces, et très ennuyeuses pour le porteur.
Nous échangeâmes un regard suspicieux. Ça ne collait pas. Soit les types savaient ce qu’ils faisaient en me boulonnant la demoiselle à l’oreille, auquel cas elle n’aurait pas dû être la seule de son espèce en circulation, soit j’étais tombé sur des ahuris qui jugeaient sûr de laisser un fouineur dans la nature en le faisant garder par un animal muté si inédit qu’il les trahirait tôt ou tard.
Omi vit l’incohérence supplémentaire avant moi, et me l’expliqua tout en empaquetant ses affaires.
— Ton antivol, il t’est spécifique. Et il n’y a aucun moyen qu’un muté pêché dans un étang à monstres soit ciblé sur ton ADN.
— Tu as une idée ?
— Plusieurs possibilités : soit tes clients ont fait effacer leur marque déposée ou celle de qui leur a vendu le matos, soit ils ont trouvé une technique pour induire très rapidement des mutations chez des animaux naturels.
Je haussai un sourcil.
— Dis donc, t’as l’imagination débordante.
— Je sais ! Les deux premiers cas violent la loi de la Méta, le troisième est improbable, mais je ne vois pas d’alternative. Quoi qu’il en soit, il est impossible que des types sur un coup pareil ne t’aient pas fait suivre. J’aimais cet endroit.
— Parce que tu veux venir ?
— Je n’ai pas le choix ; toi non plus.
Travailler avec une semblable a ses avantages. Omi abandonnait sa planque avec le sourire, et le début de cette adrénaline qui fait le musc de notre existence ; c’était entièrement de ma faute, mais elle ne gaspillerait pas son énergie à me le signaler.
Trois de mes connaissances vivaient au numéro lama : Omi, Zû et Bhdra. Selon l’état-civil, seule Bhdra existait, les deux autres étant considérées comme le fruit d’une neuroatypie au mieux et d’une affabulation au pire. Dur à croire que dans un monde aussi chaotique que le nôtre on trace la limite du raisonnable aux personnalités multiples. On me disait que j’étais stupide de « jouer son jeu », mais je savais ce que je voyais : ce n’était pas la même.
Omi et moi partagions le métier de l’enquête ; Zû me tenait ses discours antisystèmes de cette voix morte qui cachait le plaisir qu’elle avait à ce que je la laisse parler ; Bhdra ne servait à rien.
Vraiment. J’avais déjà essayé. Au mieux, elle me hurlait à pleins poumons de lui fiche la paix et de sortir de sa vie, au pire elle détruisait mes affaires ce faisant. Fleur de femme.
Bonne pioche : ce fut Omi qui m’ouvrit le sas de leur abri. Sans perdre de temps à la saluer, je lui réclamai un bandeau pour retenir mes cheveux. Efficace comme je l’aimais, elle me dégotta ça. Tolérer un organisme parasite, d’accord, mais gâcher mon style en affichant un bloc de gelée transparente derrière l’oreille, plutôt la Verte.
__ Quel soutien. __
D’ailleurs, la politesse exigeait que j’avertisse mon hôtesse de son existence.
— Tu vas bien ? J’ai pas grand-chose de neuf à raconter. Ah si, je porte un mouchard, je ne sais pas qui me l’a posé. Tu ne sais pas ce que j’ai fait ces dernières cent soixante-huit heures ?
Omi joignit ses mains sous son nez, les sourcils froncés.
— Je vais bien. Tu mens mal. Fais voir ça. Si ça te tracasse tant, remonte le temps et prends-toi en filature, j’étais pas en contrôle les trois derniers nycthémères.
Je m’assis sur un de ses sièges couverts de murmel brun. La méduse ne nous laissait pas la décrocher en entier, mais elle ne se défendait pas quand on la taquinait au bistouri jusqu’à recueillir quelques cellules sur une lamelle de microscope, alors nous ne nous en sommes pas privé.
__ Je vous tuerai, tous les deux. De vos mains. Je le jure. __
Menaces en l’air. Mignonnes, mais en l’air tout de même.
Des trois filles c’était Bhdra la biotechnicienne, mais je suppose qu’une enquêtrice ne peut pas conserver une station d’analyse à son domicile sans apprendre à s’en servir. Le peu que je savais moi-même des instruments de la biotechnologie s’était évanoui de ma mémoire dès ma fuite du centre de formation des biotechniciens. Je ne pouvais donc qu’observer sans comprendre les simagrées d’Omi sur sa machine de plastique, de verre et de pseudo-ossements.
— Alors, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que ce n’est pas un mouchard, plutôt un antivol. Il n’a rien à sa disposition pour transmettre des informations sur toi à ses maîtres, par contre il balance du neurotransmetteur précis qui explique ton amnésie partielle.
— Tu dis « il » ? Je lui trouve un côté féminin.
— Ah ? La mauvaise, c’est que c’est une symbiote.
Tout mon passif biotech n’ayant pas été noyé dans l’oubli malgré mes efforts, je connais encore le sens de certains mots. Parce que c’était difficile à avaler, je me fis préciser :
— Comme dans « j’agonise de choc systémique si je parviens à l’arracher » ?
Ma collègue opina. J’acceptai la réalité.
— D’accord. D’autres informations sur la bête ?
Mon instinct ne m’avait pas trompé : elle était bien basée sur une méduse. L’absence de marque déposée suggérait que les gens qui me l’avaient flanquée ne se l’étaient pas procurée sur le marché mais l’avaient dégottée dans un de ces coins à mutants qui existent ici et là dans les zones inhabitées du Mille-feuilles.
Le plus surprenant, c’est que ni Omi ni moi n’ayons entendu parler de méduses télépathes avant : ces petites choses se révélaient pourtant pratiques, efficaces, et très ennuyeuses pour le porteur.
Nous échangeâmes un regard suspicieux. Ça ne collait pas. Soit les types savaient ce qu’ils faisaient en me boulonnant la demoiselle à l’oreille, auquel cas elle n’aurait pas dû être la seule de son espèce en circulation, soit j’étais tombé sur des ahuris qui jugeaient sûr de laisser un fouineur dans la nature en le faisant garder par un animal muté si inédit qu’il les trahirait tôt ou tard.
Omi vit l’incohérence supplémentaire avant moi, et me l’expliqua tout en empaquetant ses affaires.
— Ton antivol, il t’est spécifique. Et il n’y a aucun moyen qu’un muté pêché dans un étang à monstres soit ciblé sur ton ADN.
— Tu as une idée ?
— Plusieurs possibilités : soit tes clients ont fait effacer leur marque déposée ou celle de qui leur a vendu le matos, soit ils ont trouvé une technique pour induire très rapidement des mutations chez des animaux naturels.
Je haussai un sourcil.
— Dis donc, t’as l’imagination débordante.
— Je sais ! Les deux premiers cas violent la loi de la Méta, le troisième est improbable, mais je ne vois pas d’alternative. Quoi qu’il en soit, il est impossible que des types sur un coup pareil ne t’aient pas fait suivre. J’aimais cet endroit.
— Parce que tu veux venir ?
— Je n’ai pas le choix ; toi non plus.
Travailler avec une semblable a ses avantages. Omi abandonnait sa planque avec le sourire, et le début de cette adrénaline qui fait le musc de notre existence ; c’était entièrement de ma faute, mais elle ne gaspillerait pas son énergie à me le signaler.
